Devant La Dame à la licorne, le premier réflexe est souvent de chercher le sens de la scène. Les six tapisseries conservées au musée de Cluny invitent pourtant à ralentir : les détails du décor, les gestes des personnages et les variations de matière comptent autant que les symboles. Tissées autour de 1500, elles montrent une dame accompagnée d’une licorne et d’un lion, au milieu d’un jardin foisonnant. Leur présentation dans une salle dédiée offre un cadre propice à l’observation, à condition de ne pas vouloir résoudre trop vite l’énigme de la sixième tenture.
L’histoire de l’ensemble reste en partie incertaine. Les armoiries qui apparaissent sur les tapisseries sont associées à la famille Le Viste, mais les circonstances précises de la commande et l’identité des artisans ne sont pas établies. Leur origine demeure également mal documentée. Prosper Mérimée les découvre en 1841 au château de Boussac, dans la Creuse, alors qu’il inspecte des monuments historiques. Cet épisode explique leur arrivée dans les collections nationales, mais ne livre pas toutes les étapes de leur parcours. La fabrication, elle, rappelle l’ampleur du travail nécessaire : la laine et la soie composent les figures, les animaux et le fond végétal, dont la profusion donne à chaque panneau une présence singulière.
À quelques pas, le regard se détache des grandes figures. Un lapin dans l’herbe, un oiseau posé près d’une branche ou une petite fleur au premier plan retiennent l’attention. Ces éléments appartiennent au décor dit « millefleurs », où la végétation forme un fond dense, semé de plantes et d’animaux. La salle permet de passer d’une tenture à l’autre sans perdre de vue leurs ressemblances : les mêmes personnages reviennent, mais leurs attitudes et les objets qu’ils tiennent changent. La lumière, tenue à un niveau mesuré pour la conservation des textiles, rappelle aussi que ces œuvres sont fragiles. On s’approche pour en saisir la finesse, puis l’on recule afin de retrouver l’équilibre de la composition.

Cinq tapisseries sont généralement rapprochées des cinq sens : le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe et la vue. Les gestes de la dame fournissent des indices, comme la main tendue vers la licorne ou les bijoux qu’elle manipule. La sixième, qui porte l’inscription « À mon seul désir », résiste davantage à une lecture univoque. Elle montre la dame devant une tente, dans une scène dont la signification exacte reste discutée. Plutôt que de chercher une réponse définitive, il est utile de comparer les motifs et de remarquer ce qui se transforme d’un panneau à l’autre. Le cartel donne des repères, mais n’annule pas l’ambiguïté ; cette hésitation fait partie de la rencontre avec l’œuvre.
La visite gagne ainsi à alterner les distances. De près, le tissage révèle des nuances et des détails que la silhouette générale dissimule. À quelques mètres, les figures se répondent et l’ensemble prend la forme d’un parcours. La scénographie rassemble les tapisseries sans les réduire à une seule histoire, laissant au visiteur le temps de construire ses propres rapprochements. À Cluny, La Dame à la licorne n’est pas seulement une énigme médiévale à déchiffrer : c’est aussi une collection de surfaces, de gestes et de motifs qui se lisent lentement. Il suffit parfois de choisir un détail, puis de le retrouver dans la tenture suivante.
