Au musée de Cluny, à Paris, six tapisseries tissées autour de 1500 forment un ensemble dont la douceur des couleurs contraste avec la richesse des détails. La Dame à la licorne attire d’abord par ses animaux, ses plantes et ses figures élégantes. Mais le parcours de visite invite à ralentir : d’une scène à l’autre, les mêmes motifs reviennent, tandis qu’une sixième tapisserie échappe à une interprétation simple. L’accrochage ne livre pas une clé définitive. Il donne plutôt le temps d’observer et de comparer.
Dans la salle, les six tapisseries composent un ensemble immédiatement reconnaissable par leur fond rouge semé de fleurs et d’animaux. Des personnages occupent le centre, entourés d’un lion et d’une licorne qui portent un écu aux armes de la famille Le Viste. La répétition de cette composition crée une impression d’unité, mais chaque scène possède ses propres gestes et attributs. Un miroir, une corne ou une pièce de musique ne sont pas de simples ornements : ils orientent le regard vers un thème, sans épuiser le sens de l’image.

Cinq tapisseries sont traditionnellement rapprochées des cinq sens. Le toucher se reconnaît à la main posée sur la corne de la licorne ; l’ouïe, à l’instrument dont joue la dame ; la vue, au miroir qu’elle tient. Les scènes associées au goût et à l’odorat se découvrent par d’autres gestes, plus discrets, qu’il faut prendre le temps de repérer. Cette lecture est précieuse pour entrer dans l’ensemble, mais elle ne transforme pas les tapisseries en rébus à solution unique. Les postures, les regards et la présence des animaux entretiennent aussi une part d’ambiguïté.
La sixième tapisserie, souvent désignée par la formule « À mon seul désir », déplace les questions. La dame se tient devant une tente où apparaît cette inscription ; autour d’elle, les animaux et les objets ne reprennent pas exactement le scénario des cinq sens. La scène a donné lieu à différentes interprétations, notamment autour du désir, du choix ou de la maîtrise des sens. Le cartel fournit des repères, mais le visiteur peut aussi revenir aux motifs déjà observés : un geste familier prend une autre résonance quand il est mis en regard des scènes précédentes.
Le décor végétal mérite lui aussi un regard attentif. Dans ce fond que l’on appelle millefleurs, les petites plantes ne forment pas un paysage réaliste : elles composent un espace décoratif où apparaissent également des oiseaux, des lapins et d’autres animaux. La laine et la soie donnent de la profondeur aux figures et modulent les couleurs. Il ne s’agit pas d’imaginer chaque détail avec la netteté d’une œuvre neuve : l’âge des textiles, leur histoire et leur conservation font partie de leur présence actuelle. La mise en lumière permet d’en apprécier les surfaces sans réduire la visite à l’inventaire des motifs.
Pour parcourir La Dame à la licorne, mieux vaut donc alterner vue d’ensemble et observation rapprochée. Le fil des cinq sens aide à s’orienter, tandis que la dernière scène maintient l’ouverture du récit. Cette tension entre repères et mystère fait la force de l’ensemble : chaque retour du regard révèle une relation nouvelle entre les figures, les animaux et les objets. Au musée de Cluny, la visite ne consiste pas à trancher le sens des tapisseries, mais à comprendre comment leur accrochage et leurs détails construisent, peu à peu, une expérience de lecture.
