lundi 5 octobre 2026 Expositions · Patrimoine · Scènes · Écrans Flux RSS

Épreuve 20/20 PATRIMOINE

La Dame à la licorne : lire les tapisseries au musée de Cluny

Au musée de Cluny, six tapisseries tissées autour de 1500 invitent à observer les gestes, les animaux et les signes de La Dame à la licorne.

Tapisserie médiévale à fond rouge, ornée de fleurs et d’animaux autour d’une dame, d’un lion et d’une licorne.
Les tapisseries associent figures de cour et décor de millefleurs.

Au musée de Cluny, à Paris, six grandes tapisseries attirent le regard sans livrer d’emblée leur sens. Réunies sous le titre La Dame à la licorne, elles montrent une jeune femme accompagnée d’un lion et d’une licorne, au milieu d’un décor foisonnant de fleurs et de petits animaux. Leur origine exacte reste discutée, mais les armoiries répétées sur les étoffes les associent à la famille Le Viste. Tissées autour de 1500, elles invitent à ralentir : avant de chercher une explication, il faut observer les gestes, les motifs et la place accordée à chaque figure.

Dans la salle ronde, les six tapisseries composent un parcours de visite qui transforme le regard. Le visiteur peut en faire le tour et comparer les scènes, plutôt que de les découvrir comme une suite d’images isolées. Chacune place la dame au centre, avec des variations dans sa posture et dans les objets qu’elle tient. Le fond rouge, couvert de plantes et d’animaux, porte le nom de millefleurs : les motifs sont dispersés sur l’étoffe comme dans un jardin sans horizon. À mesure que l’œil s’habitue à cette densité, des détails apparaissent, tels un singe, un lapin ou un oiseau. La scénographie permet ainsi de passer de la figure principale aux petites présences qui peuplent le décor.

Vue d’une galerie circulaire où des tapisseries médiévales sont accrochées le long des murs.
L’accrochage circulaire invite à comparer les scènes en faisant le tour de la salle.

Cinq tapisseries sont souvent rapprochées des cinq sens. La vue se reconnaît à un miroir ; l’ouïe, à un petit orgue devant lequel la dame joue. Dans une autre scène, elle porte une fleur à son nez, tandis qu’une suivante lui présente une coupe dans celle associée au goût. Le toucher se lit dans le geste de la main posée sur la corne de la licorne. Ces rapprochements offrent des repères, mais ne ferment pas l’interprétation : les images ne sont pas accompagnées d’explications narratives qui imposeraient une lecture unique. Les animaux, les vêtements et les objets appellent aussi l’attention sur le rang social, les codes de cour et le rapport au monde naturel à la fin du Moyen Âge. Un cartel peut situer ces pistes ; l’observation, elle, reste ouverte.

La sixième tapisserie déroute davantage. Une inscription, « À mon seul désir », surmonte une tente dans laquelle la dame semble déposer ou reprendre un collier, tandis qu’une suivante tient un coffret. La scène ne donne pas de réponse certaine : le geste peut évoquer un choix, un renoncement ou une forme de maîtrise de soi. L’intitulé, visible dans l’image, nourrit les hypothèses sans les départager. Cette ambiguïté distingue la tapisserie des cinq scènes associées aux sens et donne un autre rythme au parcours. Plutôt que de trancher, il est intéressant de revenir aux détails : la direction des regards, la position des mains, la présence du lion et de la licorne de part et d’autre de la tente.

La visite rappelle aussi que ces images sont des objets textiles, pas seulement des scènes à déchiffrer. La laine et la soie donnent relief aux silhouettes et nuances aux fonds ; le tissage construit chaque détail fil après fil. Leur conservation impose une attention particulière à la lumière, qui peut fragiliser les fibres au fil du temps. Cette contrainte muséale se perçoit dans la mise en lumière mesurée et dans la distance à garder avec les œuvres. En quittant la salle, on emporte moins une solution à l’énigme qu’une série de détails à revoir : une fleur tenue entre deux doigts, un animal au bord de l’image, une main arrêtée sur la corne. C’est ainsi que les tapisseries continuent de parler, sans épuiser leur mystère.